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Voici une histoire de bus

Hier, notre guide, une charmante chinoise, nous a conté deux légendes locales que avons la prétention de vouloir vous transmettre. En partie par intérêt sincère pour l’histoire mais avant tout parce que, faisant partie des quatre seuls élèves éveillés pendant ladite narration, nous nous sommes trouvés une sorte de devoir sacré dans la banale répétition de ce que tous nous étions censés écouter.

Mais avant tout un peu de contexte. Le bus était tremblant, la voix de la guide était chevrotante et l’accent chinois prononcé. Les puristes et autres esclaves de la vérité qui semblent pulluler sur la toile, pardonnerons donc l’inexactitude de certains faits. Notre but n’étant pas de retransmettre une vérité implacable – et qui oserait parler de vérité quand nous sommes dans le domaine de la légende – notre but est de raconter l’histoire tel que nous l’avons entendue, comprise et appréciée.

Sans plus de préambule voici la première légende. Déjà, un désaccord de compréhension entre les deux auteurs, le titre. Manquant de talent pour le compromis, nous vous en transmettons donc deux. La légende des deux serpents, ou, si vous le préférez, la légende des deux femmes serpents. Aucun des deux n’a la prétention d’être meilleur que l’autre, les deux conviennent à des esprits différents et comme nous l’avons dit, il n’est pas plus de place pour la vérité dans les légendes que sur l’internet.

Il y a bien longtemps, dans la province chinoise de Hangzhou, alors capitale d’une puissante dynastie chinoise don le nom nous échappe, deux grand serpents, un vert et un blanc, vivaient au sommet d’une montagne. Les deux pratiquaient les arcanes, pour l’anecdote il est courant dans la mythologie chinoise de voir des animaux pratiquer les arts ésotériques. Mais revenons à nos serpents, le but de leur quête de savoir et de puissance était d’abord d’obtenir l’immortalité. Comme le lecteur averti que vous êtes sans doute, ils y sont tous deux arrivés après plusieurs siècles d’entrainement. Si vous êtes attentifs, ce dont nous doutons, vous nous direz surement qu’il est incohérent que les serpents aient vécus plusieurs siècles avant que leur magie ne fasse effet. Ce à quoi nous répondrons qu’il est probable que la magie augmente leur longévité même avant qu’ils n’atteignent l’immortalité et si vous n’êtes toujours pas satisfait nous répondrons: ta gueule c’est une histoire. Après nous être encore une fois excusés pour nos incessantes digressions, nous reprenons notre histoire. Une fois l’immortalité acquise, nos deux serpents ont eu la bonne idée de faire ce que tout bon serpent chinois rêve de faire, sans doute par complexe sur la pluralité de nos membres qui leur font tant défaut, devenir humain. Les deux ont choisi de devenir de superbes jeunes femmes. Superbe parce que quitte à être humain autant être sexy, et femme parce que quitte à être sexy autant être une femme.

Une fois devenus humaines, nos deux héroïnes, car on peut les appeler ainsi, se sont occupées sur leur montagne jusqu’à ce que le serpent blanc, que par souci d’esthétique littéraire nous appellerons Blanche par la suite, ne décide de descendre de son sommet pour venir observer le mode de vie des humains.

Ce qui devait arriver arriva, Blanche tomba amoureuse, d’un fils de pharmacien. Nous vous passerons les détails de leur romance, d’abord parce que cette histoire commence à trainer en longueur, ensuite parce que notre guide ne s’y est elle-même pas attardée.

Dans un élan de romantisme exacerbé, notre duo se maria un jour pluvieux de printemps. Ils vécurent sans originalité heureux. Jusqu’à ce que débarque dans notre récit l’inévitable protagoniste, le méchant. Au risque de sacrifier le charisme de ce dernier sur l’autel de la vérité, nous vous avouons que la légende le décrit comme un moine-tortue. Lui aussi était un démon – il s’agit du nom que les chinois donnent, sans aucune connotation maléfique, aux animaux devenus humains – mais contrairement à nos graciles héroïnes, le moine-tortue avait de forts principes moraux datant d’un âge antédiluvien. Il pensait donc que la vertu ne pouvait survivre aux contacts des mortels et inférieurs et l’union ô combien romantique de notre histoire lui était insupportable. S’octroyant le rôle du législateur, du juge et du bourreau d’un seul coup, il s’en allant fièrement combattre sous l’étendard d’acier de sa sainte morale et provoqua en duel Blanche. Cette dernière fit combat honorable mais la force de l’amour, dans la légende chinoise, ne pouvait lutter contre les sombres arcanes de l’intolérance. Elle fut donc vaincue, mais immortelle comme elle l’était, le moine ne pouvait entièrement la détruire. Il lui rendit sa forme reptilienne et l’enferma sous une immense pagode au cœur de Hangzhou.

Verte, que notre récit avait laissé à sa montagne, releva le nez pour venger son amie. Elle retourna sur le sommet ou elle avait passé tant d’années avec sa moitié féminine. Elle pratiqua seule la magie pendant quelques siècles, mais qu’est-ce qu’un siècle de travail quand on a en tête l’insupportable image de notre amie, la tête dans le sable vaincue par l’archaïque intolérance des peuples matérialisée dans notre histoire par le moine-tortue. Une fois suffisamment entraînée, elle traqua l’infâme jusqu’au fin fond de l’Asie et, armée de sa maîtrise et de son juste courroux elle lui latta sa face.

Malheureusement, et c’est là le drame de notre histoire, toute la magie du monde ne semblait pouvoir vaincre l’immonde sortilège qui maintenait Blanche dans sa prison éternelle. Le pharmacien mourut veuf inconsolable et Verte retourna à son errance, fière et solitaire à jamais meurtrie par la perte de son amie. La légende se termine en prédisant que Blanche serait libre le jour où la pagode tomberait.

Et c’est là que la réalité rejoint la fiction. La pagode est réelle, nous avons eu la chance de la croiser. Cette dernière a d’abord subit les flammes pendant l’occupation japonaise avant de subir les dommages de la superstition. En effet, beaucoup de chinois pensaient que les briques et les planches de la pagode avaient, une fois mises en poudre, d’inégalables vertus médicinales. Le peuple de Chine est donc venu de partout pour jouer une partie géante de Jenga en retirant brique après brique les fondations de la légendaire pagode. Il y a moins de 100 ans, la tour s’est effondrée, et toute la population a accouru pour voir si un serpent géant s’en échappait. Rien. Ce qui prouve à l’évidence que Verte a finalement réussit à libérer son amie.

Ainsi se termine notre première légende par un élégant rapprochement entre fiction et réalité. Si vous ne vous êtes pas endormis, vous allez maintenant pouvoir lire la deuxième légende qui nous a cette fois été présentée comme une histoire vraie.

Le Roméo et Juliette chinois.

Notre Juliette chinoise fut un peu moins greluche que son équivalent européen. En effet, elle rencontra son Roméo dans une haute école réservée aux hommes, mais la soif de connaissances de notre héroïne l’avait poussée à voiler sa féminité pour entrer dans ce prestigieux établissement. L’amour de sa vie était son camarde de dortoir. L’histoire le décrit, avec beaucoup d’humour et selon le mot de la guide, comme un peu lent d’esprit. Il fallut du temps et beaucoup d’effort de notre Juliette pour lui faire comprendre qu’elle était femme et encore plus de temps pour lui faire comprendre qu’il lui plaisait.

Mais la chose arriva finalement et les deux devinrent amants. La phase de bonheur indispensable à tout récit dramatique dura jusqu’à ce que la jeune femme fût rappelée par sa famille pour se marier à un bon parti.

Juju, étant une femme de devoir, se résigna à son sort. Elle dit adieu à son amant sur un pont devenu célèbre. La douleur rendait la séparation presque impossible, et les deux amoureux revinrent s’embrasser dix-huit fois avant de finalement se séparer. La chose a d’ailleurs donné naissance à une expression d’une poésie rare, “se dire adieu dix-huit fois”, expression dont la signification ne requiert aucune explication.

Une fois nos amants séparés, on peut penser que l’histoire ne peut finir plus mal, on a tort. La jeune femme se suicida le jour de son mariage et notre Roméo mourut de chagrin.

Pour ajouter une touche de poésie sur ce drame, la légende nous dit qu’ils furent enterrés ensemble et que quelques jours après la cérémonie, deux papillons s’envolèrent de leur tombe.

Ainsi se termine nos légendes de bus, grandeur et décadence, poésie et lyrisme, réalisme et naïveté, tout semble élégamment se mêler dans les légendes chinoises pour créer un parfum d’orient aux senteurs sucrées si délicieusement envoutant à nos sens occidentaux.

Pour l’anecdote, ces légendes sont extrêmement célèbres en chine, elles ont été déclinées en films, dessins-animés, livres, casquettes, t-shirts, porte-clés et autres gadgets inutiles qu’on croyait ne pouvoir trouver que dans l’art du produit dérivé américain.

Le pont, lui-même, rebaptisé pont des dix-huit adieux, a été visité par notre charmant petit groupe. Le lieu n’a rien perdu de sa magie romantique et les couples qui offrent de leur présence la poésie manquante à notre équipe se sont rapidement trouvés ensorcelés par la magie séculaire de l’endroit.

Voilà, trêve de digressions et de lyrismes inutiles. Nous vous quittons sur une touche poétique en espérant que la lecture de ce texte vous aura procuré au moins à moitié autant de plaisir que nous en avons eu lors de sa rédaction.

Valeria Pelosini, Antoine Didisheim

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